Les femmes ont gagné en visibilité dans le journalisme, mais leur égalité réelle reste un combat. Entre stéréotypes et représentations inégales, la route vers un traitement équitable est encore semée d’embûches.

À 51 ans, Vanessa Ripoche, journaliste militante au SNJ (Syndicat National des Journalistes) et élue du CSE (Comité Sociale Economique) de Ouest France, milite pour une représentation égalitaire des femmes dans les médias. Elle souligne que, bien que les femmes aient gagné leur place, elles n’ont pas encore obtenu leur dû, notamment dans les sujets de société et les postes décisionnels.

Comment percevez-vous l’évolution du rôle des femmes dans le journalisme au cours des dernières décennies ?

Le journalisme a évolué de manière significative en termes de féminisation. Quand j’ai commencé il y a 20 ans, les rédactions étaient majoritairement composées d’hommes. Aujourd’hui, on observe une parité presque complète, voire un léger avantage pour les femmes dans certaines rédactions. Cela montre que les femmes sont de plus en plus présentes dans ce domaine. Cependant, cette féminisation n’a pas été synonyme de progrès dans tous les aspects. Par exemple, une féminisation trop rapide des rédactions peut parfois s’accompagner de précarisation des emplois, une réalité qui mérite d’être mise en valeur. Malgré tout, l’égalité en nombre semble en grande partie atteinte.

Et en ce qui concerne les salaires ?

L’égalité des salaires est encore loin d’être atteinte, même si les écarts sont moins visibles à l’embauche, où les employeurs respectent généralement la législation. Cependant, le problème surgit lors de la progression de carrière. Dans de nombreuses entreprises, y compris dans les médias, les critères d’évolution sont souvent opaques.

Qu’est-ce qui explique ces écarts de progression ?

Ce phénomène est enraciné dans une culture profondément patriarcale. Nous vivons dans une société où les hommes continuent de favoriser les autres hommes, en particulier lorsqu’il s’agit de prendre des responsabilités. Cette dynamique est encore présente dans de nombreuses entreprises, où les hommes sont plus enclins à s’entraider et à favoriser leurs couples masculins. Un manque d’assurance et un entre-soi masculin peuvent expliquer ce déséquilibre. De plus, en tant que militante syndicale, je lutte pour plus de transparence sur ces questions. Nous exigeons à l’entreprise de nous fournir des indicateurs clairs, afin que nous puissions comprendre pourquoi un homme obtient une promotion, un salaire plus élevé, ou un poste de responsabilité tandis qu’une femme, dans une situation similaire, ne reçoit pas la même reconnaissance.

Parfois, il s’agit simplement d’une meilleure capacité à se vendre ou de l’opportunité de négocier son salaire, des compétences où les femmes se sentent souvent moins légitimes.

Comment les journalistes femmes parviennent-elles à traiter des sujets de société sensibles, notamment ceux qui touchent à l’égalité des genres, sans risquer des critiques ou des stéréotypes ?

Je pense que cela dépend vraiment des lieux de travail, des rédactions, de la charte éditoriale et des valeurs défendues par chaque média. Par exemple, à Ouest-France, nous jouissons d’une grande liberté éditoriale et avons la possibilité de traiter une grande variété de sujets. Cela représente un changement par rapport à une époque où certains sujets étaient encore considérés comme sensibles, comme l’avortement ou les questions religieuses. Aujourd’hui, ces sujets ne posent plus de problème pour être abordés. Toutefois, je sais qu’il existe encore des médias où ces questions restent délicates.

Ce que je revendique, c’est la liberté pour tous les journalistes de traiter ces sujets, pas seulement les femmes. En réalité, ce n’est pas aux femmes seules de traiter des questions qui les concernent directement. Tous les journalistes, hommes comme femmes, devraient pouvoir parler de ces sujets. Mais en effet, vous avez raison de noter que ce sont souvent des femmes qui parlent de la ménopause, des règles, ou encore de la manière d’équilibrer vie professionnelle et vie personnelle, notamment sur des sujets liés à la parentalité.

Un exemple récent est la journée des droits des femmes : c’est souvent aux femmes de la commenter. Nous aurons véritablement atteint l’égalité quand les hommes en parleront autant que les femmes.

Est-ce que vous observez une représentation équitable des femmes dans les sujets couverts par les médias, ou y a-t-il des domaines où leur voix reste sous-représentée ?

Non, il reste encore du travail à faire. C’est une lutte continue, mais à Ouest-France, ce combat a été pris en charge il y a quelques années, avec l’implémentation d’une charte pour un traitement égalitaire. Cette charte vise à garantir que les femmes soient bien représentées dans les sujets abordés. Par exemple, quand nous réalisons des portraits, nous nous efforçons d’inclure autant de femmes que d’hommes. Nous évitons aussi de systématiquement utiliser des photos d’hommes pour illustrer un article, et il y a eu une réelle politique de féminisation du langage. Nous utilisons des termes comme « autrice » au lieu de « auteur », et nous faisons de même pour les métiers traditionnellement masculins, comme « pompier » qui devient « pompière ».

Nous avons même mis en place un glossaire qui inclut ces formes féminisées, ce qui montre qu’il ne s’agit pas seulement d’une connaissance théorique mais d’une démarche revendiquée. Par ailleurs, nous avons créé un annuaire des expertes, afin de faciliter l’accès aux femmes expertes et d’éviter que seuls des hommes soient sollicités.

Cela dit, on constate que les éditoriaux, les tribunes ou les points de vue sont souvent rédigés par des hommes. Lorsqu’on interroge la rédaction, on nous répond que c’est parfois plus difficile pour les femmes qui hésitent à s’exprimer, alors qu’un homme ne se pose généralement pas cette question. Cela montre qu’il existe un véritable travail à faire sur la confiance en soi des femmes dans la rédaction. C’est également visible à la télévision, où les hommes sont majoritaires dans les émissions, tandis que les femmes sont souvent cantonnées à des sujets dits « féminins »

Dieynaba Diagana