L’indépendance locale,

un prix à payer

Les campagnes d’abonnement assurent la survie des médias indépendants locaux. Illustration : Nicolas d’Almeida

Se passer de revenus publicitaires et des pouvoir locaux, de nombreuses rédactions partout en France poursuivent cet idéal. Dans leur quête, elles ne peuvent compter que sur leurs lecteurs. 

Par Laure d’Almeida

Ne laissons pas Le Ravi devenir un fantôme. » Ce message s’affiche en bannière du site du journal indépendant de la région PACA depuis trois mois.  Il lui manque 100 000€ pour assurer sa survie suite à la perte de l’aide des collectivités locales.

« Ce n’est pas la première fois que ça nous arrive, note Michel Gairaud, le rédacteur en chef. On est fait de bric et de broc, la multiplicité des ressources financières c’est notre force et notre faiblesse. » Un constat qui pourrait s’appliquer à la presse indépendante locale dans son ensemble.

Auprès des lecteurs, ces médias ont fait le choix de défendre un journalisme local qui se bat pour le pluralisme et la liberté de la presse. Ils s’inscrivent dans l’héritage de la presse alternative qui s’est développée notamment après mai 1968 et ne cesse d’évoluer au gré des changements dans les mondes politique et médiatique.  

Si les titres qui la composent sont particulièrement éphémères, elle n’a jamais cessé d’exister. « Je ne connais personne qui ait tenu le pari de faire un recensement exhaustif de cette presse alternative locale. Le temps de le faire, 15% des médias sont morts et 15% se sont créés », explique Benjamin Ferron, sociologue des médias et spécialiste de la presse alternative.

Au fil du temps, les récits de la création de ces titres n’ont pas beaucoup changé. Ils commencent très souvent par une expérience marquante de la concentration de la presse, de sa dépendance à la publicité ou aux pouvoirs locaux. 

« Le point de départ, c’est le rachat du groupe L’Express par Patrick Drahi en 2015, raconte Jacques Trentesaux, cofondateur de Mediacités, [simple_tooltip content=’Média présent exclusivement en ligne’]pure player[/simple_tooltip] présent à Toulouse, Nantes, Lille et Lyon. C’est un pro des télécoms mais pas de la presse. » Alors rédacteur en chef du service Régions de L’Express, il quitte la rédaction avec plusieurs de ses collègues. Ensemble, ils décident de créer un média qui correspond davantage à leur idéal journalistique. 

En 2019, Raphaël Ruffier-Fossoul est rédacteur en chef de Lyon Capitale. Alors que les élections municipales approchent, il réalise un documentaire sur Gérard Collomb, le maire de Lyon. Ce dernier se plaint auprès de l’actionnaire majoritaire du magazine avant même que le tournage ait lieu. « Après vingt ans de suivie de la politique locale, on m’a demandé de partir », raconte le journaliste. Il décide de créer la newsletter L’Arrière Cour pour couvrir les élections en toute indépendance.

« On ne se retrouvait plus

dans le métier. »

Julien Collinet, cofondateur de La Topette

Julien Collinet, cofondateur du journal La Topette, dans le Maine-et-Loire, résume leur situation à tous : « On ne se retrouvait plus dans le métier. »  Alors, au moment de lancer leur média, ils ont fait le choix de l’indépendance et du local pour défendre le pluralisme.

Néanmoins, s’ancrer dans un territoire répond également à des contraintes économiques.  « Commencer petit quand on n’a pas de sous, c’est la seule option », constate Marie Bertin, rédactrice en chef des Autres Possibles. Le magazine a choisi de jouer la carte du local en réalisant chaque numéro sous la forme… d’une carte justement.

Cette diffusion réduite leur permet d’aller au contact des lecteurs, d’écrire sur des questions qui les touchent directement et de se faire connaître sur les marchés. Elle permet également à des rédactions comme La Topette ou Le Postillon d’assurer elles-mêmes la distribution du journal en kiosques.

Le pari du local

Elle reste tout de même un choix éditorial fort. Marqué par la volonté de prendre plus de recul que ne le fait la presse locale et de traiter des sujets dont celle-ci ne veut, ou ne peut, pas parler. En septembre 2019, alors que toute la presse française pleure Jacques Chirac, Le Poulpe, tout jeune média indépendant normand, enquête sur l’incendie de Lubrizol. Un travail sur le long cours qui lui permet de s’imposer dans le paysage médiatique de la région.

Ces enquêtes locales font également la renommée de Mediacités. Tous les ans, le pure player publie un rapport d’impact des contenus de ses quatre rédactions : condamnation du maire de Roubaix, réduction d’une subvention régionale pour les chasseurs ou encore contrôle des dépenses du directeur de l’Opéra de Lyon pour ne citer que des exemples de 2021.

«  Au niveau local, ces médias indépendants sont de nouveaux acteurs qui, comme une pièce dans un jeu d’échec, va faire changer la position de tous les autres, analyse Benjamin Ferron. Même si c’est un petit pion ; tout le monde doit le prendre en compte. » 

Cartographie interactive et non exhaustive de la presse indépendante locale française. Infographie : Laure d’Almeida, Illustration : Nicolas d’Almeida

Pour jouer ce rôle de grain de sable dans le paysage politico-médiatique local, la plupart sont partis de rien et continuent de gérer leur média de manière quasi artisanale. Julien Collinet se rappelle : « Au début, le but n’était pas d’en vivre. On voulait juste s’amuser ! » 

Trouver un local, gérer l’administration, la distribution ou encore la communication, les tâches à accomplir ne se limitent pas au journalisme. Tout ce travail repose sur une poignée de personnes qui n’ont pas compté leurs heures, ou plutôt leurs mois, avant de réussir à se rémunérer. « On bricole, décrit Vincent Peyret, rédacteur en chef du Postillon. On n’a jamais prétendu être un modèle économique. »  Et pourtant, il postillonne sur la cuvette grenobloise depuis plus de treize ans. Une longévité que cherche à atteindre toute la presse indépendante. 

« Au début, il faut avoir les reins solides, surtout si on n’a pas d’autres revenus à côté », souligne Gilles Triolier qui est resté correspondant du Monde en Normandie en parallèle de la création du Poulpe. De nombreux médias ne durent en effet pas plus de quelques mois. Ce fut le cas de l’Accent Bourguignon, mensuel cofondé en 2017 par Guilhem George, journaliste au Bien Public. « Financièrement, ce n’était plus possible. On ne pouvait plus payer l’imprimeur en plus de nos petits salaires. »

Trouver son modèle

Afin de ne pas en arriver là, certaines rédactions diversifient leurs activités et donc leurs sources de revenus. Avec ses actions d’éducation aux médias et à l’information, ses guides en autoédition et ses prestations extérieures de graphisme, Les Autres Possibles, par exemple, est un petit groupe média à lui tout seul. 

Ils sont encore plus nombreux à faire appel à des journalistes indépendants pour assurer la régularité de leurs publications alors qu’ils n’ont pas les moyens d’agrandir la rédaction. Une option qui permet de ne jamais être à court d’idées et qui offre aussi à ces pigistes l’opportunité de défendre leurs idées. « Dans une petite rédaction locale, j’ai plus l’impression de faire mon boulot de journaliste. De le faire bien et en accord avec mes valeurs », explique Nolwenn Perriat qui contribue à chaque numéro des Autres Possibles.

D’autres rédactions préfèrent rester minimalistes pour permettre à leur journal de se développer.  « De 2007 à 2019, je faisais tout moi-même. La rédaction, c’était une petite pièce chez moi, décrit Marie Cocq. On a pu s’agrandir parce qu’on ne dépensait rien. » Le Sans Culotte 85 a maintenant un local et les moyens de rémunérer quelqu’un pour assurer les tâches administratives.  « On refuse toute subvention, précise la journaliste. Mais récemment on a tout de même fait appel au Fonds pour une presse libre pour développer notre site web. »

« L’argent public,

c’est notre argent ! »

Michel Gairaud, rédacteur en chef du Ravi

En effet, les aides à la presse peuvent représenter un coup de pouce bienvenu pour ces petites rédactions. Mais elles font débat. Certaines s’en passent, questionnant les limites d’un système économique qui se veut libre mais qui dépendrait en partie de subventions. « L’argent public, c’est notre argent ! », soutient de son côté Michel Gairaud. Pour défendre cette idée, Le Ravi a lancé une pétition, « Pour que vos impôts cessent de financer les Bolloré », qui a déjà obtenu plus de 3 500 signatures. 

Le Syndicats de la presse en ligne indépendante (Spiil) se bat justement pour que ces aides soient mieux réparties. Et contrairement à ce que son nom indique, il regroupe également des éditeurs de presse papier et demande plus globalement une clarification et une refonte des critères d’attribution des subventions, pour qu’ils soient en adéquation avec le paysage médiatique actuel.

« Actuellement, ce sont ceux qui en ont le moins besoin qui touchent le plus ! », fulmine Max Boire. Chargé des relations adhérents au syndicat, il détaille qu’en 2019,  61% des aides étaient perçues par neuf gros groupes de presse. Pour essayer de changer la donne, le Spiil épaule les médias indépendants dans leurs demandes et interpelle les pouvoirs publics.

« Carence de l’Etat » 

Depuis 2016, les médias locaux ont une aide qui leur est réservée : le Fonds de soutien aux médias d’information sociale de proximité (FSMISP). Une fois reconnus comme tels ils étaient 152 en 2021 , ils se partagent une enveloppe annuelle d’environ 1,5 millions d’euros. Un soutien tout relatif alors que le groupe Le Parisien – Les Echos a touché à lui seul un total de 16 millions d’euros d’aides en 2021. 

Le Fonds stratégique de développement de la presse (FSDP) est une autre ressource publique dont peuvent bénéficier, entre autres, les médias locaux indépendants. Il a pour but de favoriser les nouveautés éditoriales. Mais, cette fois, il faut d’abord être reconnu comme un média d’information politique et générale. « Il y a énormément de médias indépendants qui ont du mal à obtenir cette reconnaissance, regrette Max Boire. Donc, dès le début, le processus est bloqué. » 

 « On estime que les critères d’attribution des aides à la presse sont complètement obsolètes et inefficaces, le rejoint Charlotte Clavreul, directrice du Fonds pour une presse libre (FPL).  Si on existe, c’est qu’il y a une carence de l’Etat dans son rôle de défendre la presse. » 

Fonctionnement des aides à la presse évoquées.

Infographie : Laure d’Almeida

Créé par les fondateurs de Mediapart dans le but de favoriser le pluralisme, le FPL aide chaque année plusieurs rédactions indépendantes, dont des médias locaux, dans le cadre d’un appel à projet. Far Ouest a ainsi pu lancer sa première revue papier en 2020 et le Sans Culotte 85 espère en profiter cette année.

Comme le montre le cas du Ravi, les médias ancrés dans un territoire ont la particularité de pouvoir également bénéficier d’aides de collectivités locales. Mais, « uncanard enchaîné local, l’est plus qu’un Canard Enchaîné national. Les rapports de dépendance et de domination sont plus forts », rappelle Benjamin Ferron. 

En enquêtant sur les problématiques politiques et économiques, les médias indépendants jouent parfois gros. D’autant que l’attribution de ces aides se fait selon des critères inconnus des médias eux-mêmes. En novembre 2021, la rédaction de Marsactu, pure player indépendant marseillais, avait lancé un appel à la transparence des collectivités, resté sans réponse.

« L’indépendance,

c’est choisir sa dépendance. »

Marie Bertin, rédactrice en chef des Autres Possibles

Finalement, la seule solution qu’ont ces médias pour garantir leur survie est la confiance que leur accorde leurs lecteurs. « L’indépendance, c’est choisir sa dépendance », résume Marie Bertin des Autres Possibles. Mais comme le déplore Marie Cocq, « toutes les ventes de la presse locale s’écrasent ».

Le développement du Sans Culottes 85 sur le web est alors une tentative de toucher les plus jeunes. Indépendante ou pas, les problématiques qui touchent la presse locale restent les mêmes. « Son lectorat va dans le sens inverse de l’évolution de la population, analyse Jean-Marie Charon, sociologue des médias. Elle peine à atteindre deux grandes catégories de lecteurs : les urbains et les jeunes. » 

Même ceux qui ont misé dès le départ sur une implantation citadine ou sur le format pure player, comme Mediacités, se heurtent encore à ces difficultés. Si les choses évoluent, il n’est pas toujours naturel pour les lecteurs de payer pour de l’information en ligne. « Pour réussir, il leur faut une grande force éditoriale mais aussi des techniques commerciales et tous n’en ont pas les moyens », précise Jean-Marie Charon. 

Alors que la confiance envers les médias décline, ceux qui proposent des alternatives nouvelles tentent de rentrer dans les habitudes des lecteurs. Depuis octobre 2021, 87 rédactions locales et nationales parmi lesquelles Le Poulpe, Le Ravi, ou encore Les Autres Possibles ont signé un appel pour défendre la presse libre : « Ouvrez les fenêtres, lisez la presse indépendante. »

Pour aller plus loin…

 

Documentation complète ici.

Laure d’Almeida 

@laured_almeida
24 ans
Journalisme en formation à l’EPJT
En spécialité radio
Passée par La Nouvelle République, Ouest France et Marmite FM
Se destine au journalisme de proximité.