Bala Ulas Ersay et Emel Karadeniz, cofondateurs de l’Initiative syndicale des migrants. Photo: Susie Bouyer/EPJT
En Turquie, les conditions de vie et de travail des sans-papiers et réfugiés sont plus que précaires. Pour défendre les droits de ces personnes et de leur famille, des associations stambouliotes se mobilisent.
Par Susie Bouyer
Cette année encore, le ministère du Travail turc fait l’impasse sur la publication des chiffres concernant les permis de travail délivrés aux étrangers sur son sol. En 2024, plus de 3,2 millions d’entre eux sont syriens et plus de 320 000 proviennent d’Afghanistan, d’Irak et d’Iran. « La Turquie fait le sale boulot de l’Europe. » Comme beaucoup d’associatifs, Bala Ulas Ersay, cofondateur de l’association Initiative syndicale des migrants (GSG), dénonce l’accord conclut entre la Turquie et l’Union européenne pour endiguer les flux migratoires aux portes de celle-ci.
Pas d’identité, pas de droits
Confrontés à une grande précarité, souvent employés comme main-d’œuvre non qualifiée et bon marché, ceux qui ont fui leur pays dans l’espoir de trouver une vie meilleure font face à de nombreuses difficultés. S’y ajoutent la violence des autorités et le risque d’être renvoyé dans leur pays d’origine. Seuls les 3 millions de réfugiés, sous le statut de « protection temporaire », peuvent, depuis 2016, déposer une demande de permis de travail. Mais ils ne seraient qu’une poignée à être employé dans le secteur formel. D’après le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), le nombre de permis de travail accordés aux Syriens en Turquie était de 132 497 en 2020. Ce sont les derniers chiffres disponibles.
Des milliers de réfugiés sont venus s’installer dans la province d’Istanbul qui offre de meilleures perspectives d’emploi. Cependant, si le dépôt de leur demande d’asile s’est fait dans une autre province de Turquie, ils ne peuvent obtenir un permis de travail à Istanbul. A moins de procéder au changement de lieu d’enregistrement. Une démarche fastidieuse qui a peu de chances d’aboutir.
C’est donc vers le secteur dit « informel » qu’ils se tournent. Agriculture, usines textiles, secteur du bâtiment les recrutent sans se préoccuper de leur statut. Ils n’ont alors ni accès à la couverture sociale ni à la représentation syndicale. « Ils n’ont pas de véritable identité et donc pas de droits », pointe Bala Ulas Ersay. Difficile pour eux d’obtenir des conditions de travail et des salaires décents.
C’est au cinquième étage d’un immeuble situé sur la rive anatolienne d’Istanbul que se trouve le siège de l’Initiative syndicale des migrants. Dans ce modeste appartement, les travailleurs viennent chercher de l’aide auprès des bénévoles et juristes.
Agir en secret
Créée en 2021, cette association agit comme un syndicat mais n’a pas le statut légal. Elle se définit comme un « mouvement politique », forcée « d’agir en secret pour ne pas mettre en danger les migrants », explique son cofondateur. Pour la

C’est au local de l’initiative syndicale des migrants, à Kadiköy, que se tiennent des réunions d’information. Photo : Susie Bouyer/EPJT
plupart originaires de Syrie, d’Afghanistan et d’Iran, les personnes qui font appel à GSG se font aider dans leurs démarches légales, comme l’obtention d’un permis de travail ou de séjour s’ils ne l’ont pas déjà. La loi turque privilégie la main-d’œuvre nationale. Elle exige des employeurs qu’ils embauchent au moins cinq personnes de nationalité turque pour chaque réfugié syrien pour lequel ils demandent un permis de travail.
Dans les entreprises, le nombre d’étrangers qui bénéficient d’une protection temporaire ne peut dépasser 10 % du nombre de citoyens Turcs. Des règles qui renforcent la réticence des employeurs du secteur formel à employer des personnes migrantes.
L’association guide les migrants dans les méandres de la bureaucratie turque pour les aider à reprendre le contrôle de leur vie. Mais aussi pour qu’ils s’organisent de manière collective : « Nous voulons les aider à prendre leurs propres initiatives, à diriger l’association et à défendre leurs propres revendications. » Les bénévoles les redirigent aussi vers d’autres associations qui fournissent une aide spécifique comme la scolarisation des enfants.

Zeynep, bénévole de la Coopérative de solidarité et d’éducation vie en mai, anime des cours de turcs pour les enfants d’exilés. Photo: Susie Bouyer/EPJT
Un tiers des enfants de migrants ne seraient toujours pas scolarisés sur le territoire turc, pointe le rapport de la Cour des comptes européenne sorti en juin 2024. Les centres sociaux de la municipalité d’Istanbul ne fournissent de l’aide qu’aux immigrés enregistrés comme étant sous « protection temporaire » ou détenteurs d’une carte de séjour.
Pour remplir ce vide, les associations de la ville se mobilise. « Les personnes que l’on aide n’ont aucun droit social. Il est alors nécessaire de se mobiliser à l’échelle locale », soutient Mehmet Hatik. Il est membre de la Coopérative de solidarité et d’éducation vie en mai (Mayısta Yaşam Eğitim ve Dayanışma Kooperatifi), le plus ancien même.
Des cours de turc pour les enfants d’exilés
Tous les samedis, depuis deux ans, lui et d’autres bénévoles se retrouvent dans un café solidaire en plein cœur du quartier de la place Taksim. Ils y dispensent des cours de turc et de mathématiques aux enfants d’exilés. Un après-midi de novembre, une dizaine d’enfants originaires du Nigéria et de Guinée, âgés de 4 à 12 ans occupent l’espace et alternent jeux et apprentissage. La lumière est tamisée. Les étagères remplies de livres. « L’éducation devrait être un droit pour toutes et tous », revendique Mehmet Hatik.
La coopérative a été fondée en 1995. Aujourd’hui, elle vient en aide à une quinzaine de familles d’exilés qui résident « le plus souvent dans de vieux immeubles ou dans des logements faits-main, les “gecekondu” », principalement dans le quartier populaire de Tarlabaşı, dans le centre-ville d’Istanbul.
L’association ne bénéficie pas d’un soutien du monde partisan, à part celui du parti de l’égalité et de la démocratie des peuples (DEM). Elle aussi est contrainte à travailler dans l’ombre pour ne pas exposer les familles migrantes aux arrestations et au renvoi dans leur pays.
Selon Mehmet Hatik, l’AKP, parti au pouvoir, en a fait « des boucs émissaires, présentés comme responsables des problèmes économiques ». Lui, est catégorique : « Il convient de les considérer non comme un groupe de personnes particulier, mais comme faisant partie intégrante de la classe ouvrière. »