En septembre 2024, la mairie installe un drapeau arc-en-ciel orné d’une colombe, symbole de paix et de soutien à la communauté queer locale. Photo: Léo Segura/EPJT
À Tours, les agressions LGBTphobes se multiplient et alimentent un climat d’insécurité pour la communauté queer locale. Un phénomène qui inquiète autant les habitants que les associations et la municipalité.
Par Léo SEGURA
« Est-ce que vous êtes chauds pour une soirée de dingue ? » Au Winchester, bar du centre de Tours, la drag-queen et hôte de la soirée Astrée Lux chauffe une foule déchaînée. Ce samedi 19 octobre, Perrine et ses amis profitent de l’occasion pour se défouler sur le dernier tube d’Ariana Grande. « Il n’y a pas beaucoup d’évènement queer à Tours donc je me suis jetée sur la billetterie ! », s’exclame l’étudiante de 20 ans.
Paillettes dorées sur le visage, fausses moustaches dessinées au crayon et ailes de papillon roses dans le dos : le style extravagant de la jeune femme ne passe pas inaperçu. Charles, son camarade des Beaux-Arts, acquiesce. Lui a opté pour une tenue moulante et des bottes à talons. « Au quotidien, je ne peux pas mettre de jupe ou me maquiller parce que je ne me sens pas en sécurité. Il y a beaucoup de regards insistants. »
Comme beaucoup, Charles garde en tête les récents évènements qui ont touché la communauté queer tourangelle. En 2023, le centre LGBTI de Touraine, situé en plein centre-ville, est victime de six attaques en l’espace de deux mois et demi.
La dernière, perpétrée à quelques semaines de la marche des fiertés, secoue la commune. Un homme entre dans le local et lâche une bombe artisanale. Les trois membres présents réussissent à sortir et échappent à l’explosion. Retrouvé, l’assaillant se révèle être un lycéen de 17 ans, catholique intégriste. Auprès des policiers, le jeune homme justifie son acte par une « exaspération de la théorie du genre ». Quelques jours plus tard, la municipalité installe des passages piétons arc-en-ciel devant l’hôtel de ville, aussitôt vandalisés.

Au Winchester, les fêtards témoignent eux aussi d’une violence anti-LGBT au quotidien. Perrine, en couple avec une femme, a déjà été huée, raillée et insultée. « Sale gouine, ça revient souvent », partage-t-elle avec détachement. Devant l’établissement, cigarette au bord des lèvres, Clément pointe du doigt le trottoir d’en face : « C’était juste là, à cinq mètres ». En juin dernier, pendant la fête de la musique, le jeune homme tente de rejoindre ses amis dans une rue remplie de monde lorsqu’un homme le gifle soudainement. « C’était complètement gratuit. Moi, j’étais juste en train de profiter de ma soirée, raconte le Vendômois. J’étais un peu éméché donc je n’ai pas réagi sur le moment. Je me souviens juste du dégoût qu’on pouvait lire sur son visage. »
Si Clément affirme s’être remis de l’incident, le jeune homme confie rester sur ses gardes, en particulier les soirs de fête. Selon SOS Homophobie, 59 % des personnes LGBT+ qui témoignent d’un mal-être attribuent leur souffrance aux « séquelles » d’une mauvaise expérience. En tant que vice-président du centre LGBTI de Touraine, Ash Claveau reçoit régulièrement des témoignages de victimes. « Sur Tours, on se sent de moins en moins en sécurité en tant que personne queer », atteste le cinquantenaire.
Contactée, la préfecture d’Indre-et-Loire déclare ne pas disposer « de chiffre à communiquer » sur le nombre d’actes LGBTphobes commis dans la ville. Mais les données nationales confirment cette tendance. En 2023, ce type d’agressions a augmenté de 13 % par rapport à 2022, selon le Ministère de l’Intérieur.
« Ce regain de violence n’est pas spécifique à Tours, analyse Ash Claveau, assis derrière son bureau. Nous assistons en France et partout en Europe à une montée des extrémismes et des discours radicaux. Et les minorités en font les frais en premier. » Une récente étude de l’Université de Berkeley montre que le nombre de likes sur les messages utilisant des insultes homophobes, transphobes et racistes a augmenté de 70 % entre octobre 2022 et juin 2023.
D’après SOS Homophobie, 85 % des cas de haine en ligne LGBTIphobe sont publics, ce qui fait d’Internet le principal contexte de LGBTphobies en 2023. Face à cette hostilité croissante, le centre affirme pouvoir compter sur la mairie. La ville a financé tous les travaux de sécurisation du local. Portes blindées avec interphone, fenêtres en verre anti-intrusion munies de volets roulants métalliques ou encore caméras de surveillance, le lieu a des allures de forteresse. « Cela ne nous protège toujours pas des crachats, malheureusement », ironise le cofondateur de l’association.
« Les agents ne peuvent pas être partout »
À l’hôtel de ville, les menaces qui touchent la communauté LGBT sont « prises au sérieux », affirme Pierre-Alexandre Moreau, conseiller municipal délégué en charge de la lutte contre les discriminations. Son poste a été créé il y a deux ans et demi et consiste principalement à sensibiliser les citoyens aux différences de traitements subies par les minorités de la ville. « Nous essayons de travailler sur plusieurs leviers comme un meilleur financement du centre LGBTI et des modules de formation pour la police municipale », liste Pierre-Alexandre Moreau.
Le conseiller a déjà été victime d’une agression homophobe sur la place Plumereau, lieu très fréquenté de Tours, et reconnaît une prise en charge des forces de l’ordre « qui laisse à désirer ». À l’échelle locale, la marge de manœuvre des municipalités reste limitée. Seule la police nationale est compétente pour suivre les plaintes et mener l’enquête. « Nous continuons d’envoyer des patrouilles le soir, rassure l’élu. Le problème c’est qu’il y a des actes à de nombreux d’endroits et que les agents ne peuvent pas être partout. Donc nous nous concentrons sur le cœur de ville. »
Devant le bâtiment, un drapeau arc-en-ciel orné d’une colombe flotte aux côtés de ceux aux couleurs de la France et de l’Union européenne. « C’est un double symbole, explique le trentenaire. Cela rappelle que nous sommes pour la paix mais aussi pour réaffirmer notre statut de ville alliée. » Il y a trois ans, un autre drapeau LGBT qui trônait sur le parvis de l’hôtel de ville a été arraché et brûlé par un groupuscule d’extrême-droite local. « Celui-là nous espérons le garder le plus longtemps possible », glisse Pierre-Alexandre Moreau, sourire en coin. L’élu promet une grande campagne de sensibilisation en amont de la prochaine marche des fiertés, organisée le 7 juin 2025 dans les rues de Tours.